11
Lorsque nous étions enfants, Heath et moi, il avait un jour fréquenté d’un peu trop près un porc-épic dans les jardins du château. Eln, seul guérisseur de Fort-Cascade à l’époque, avait vite pris en main la situation. Après avoir séché les larmes du jeune garçon, il l’avait soigné calmement, sans cesser de lui parler pour le rassurer. Mes pleurs à peine séchés sur mes joues, je l’avais regardé faire avec fascination, sentant naître en moi une vocation.
Mais toute ma science de guérisseuse ne pouvait rien pour apaiser la peine que je voyais se peindre à présent sur le visage de mon ami.
Naturellement, je savais à quoi m’en tenir.
— Atira, dis-je.
— Atira, répéta-t-il d’un air résigné. Quand elle a été rétablie, nous avons commencé à nous entraîner tous les deux, à la suggestion d’Eln. Elle était si jolie et si forte, si décidée à guérir, à apprendre à lire et parler le xyian… Elle a maîtrisé notre langue en un rien de temps, et mes efforts pour apprendre la sienne l’ont beaucoup fait rire. Je lui ai appris à lire, elle m’a enseigné quelques techniques de combat, et une chose en entraînant une autre…
— Tu n’as pas à te justifier, assurai-je en lui souriant.
— Non, murmura-t-il en me rendant mon sourire. Bien sûr que non.
Avec un gros soupir, il laissa son regard errer au-delà de mon épaule, perdu dans ses pensées. Le garçon que j’avais connu toute ma vie n’était plus. Un homme l’avait remplacé.
— Comment tes parents le prennent-ils ? m’enquis-je au bout d’un moment.
— Mal, comme tu t’en doutes. Je pense qu’ils avaient en tête pour moi une femme xyiane modeste et gentille, qui leur aurait donné une ribambelle de petits-enfants. Mais c’est Atira, une farouche guerrière de la Grande Prairie, qui a fait main basse sur mon cœur.
Secouant la tête d’un air découragé, Heath ajouta :
— Mais le pire, c’est qu’Atira n’est pas ravie non plus. Elle ne veut pas entendre parler de fiançailles, encore moins de mariage – notions qui ne signifient rien pour elle. Mais moi, qui suis têtu comme un Xyian, je ne me satisferai de rien d’autre.
— Heath, je…
— Assez parlé de mes problèmes ! décréta-t-il en se redressant brusquement. J’ai deux ou trois messages à te transmettre.
Tout en parlant, il se servit un plein bol de viande à la sauce au gurt.
— Le Seigneur de Guerre te fait dire que l’énonciation des vérités est pratiquement terminée et que le Conseil des Anciens a encore deux sujets à l’ordre du jour avant de passer au débat et à la décision finale. D’abord, ils doivent déterminer quel poids donner au témoignage de Joden. Ensuite, ils entendront tes réponses à leurs questions et à leurs accusations. Keir pense que tout cela devrait prendre un jour ou deux.
Concentrée sur ses paroles, je le regardai faire une pause pour avaler en hâte quelques bouchées de son repas.
— En plus de la surveillance assurée par les prêtres guerriers, reprit-il, il a demandé à quelques-uns de ses fidèles de te garder à l’œil en toute discrétion.
— Je les ai vus.
— Parce qu’ils ont fait en sorte que tu les voies, précisa-t-il en hochant la tête. Le Seigneur de Guerre n’accorde qu’une confiance très relative aux prêtres guerriers. Si tu te sens en danger, tu n’auras qu’à crier pour qu’on te vienne en aide.
Savoir cela me rassurait quelque peu, même si je gardais en mémoire l’avertissement de Keekaï quant aux méfaits de la haine aveugle. Heath reposa sa cuillère sur la table et me sourit longuement avant de conclure :
— Il me reste un dernier message à te délivrer. Keir me l’a fait répéter encore et encore. Je crois que ma mémoire limitée de Xyian ne lui inspire pas plus confiance que tes gardes du corps…
Heath joignit les mains et entremêla étroitement ses doigts. Puis, les sourcils froncés, il rendit sa voix plus profonde, en une imitation assez réussie de celle de Keir.
— Tout ira bien, flamme de mon cœur. N’oublie pas que je t’aime et que nous serons bientôt réunis.
À ces mots, mes yeux s’emplirent de larmes.
— Heath…
— Ce n’est pas fini, coupa-t-il.
Puis, reprenant son imitation de Keir, il ajouta :
— Mais, s’il te plaît, mon aimée, méfie-toi de ton sale caractère !
J’en restai bouche bée.
— Cet homme… protestai-je. Quel toupet !
Heath se mit à rire de bon cœur.
— Je dirais plutôt qu’il te connaît bien.
Amyu apparut sur le seuil, dans l’intention manifeste de voir où nous en étions. Heath m’adressa un clin d’œil complice et conclut :
— Mange, à présent, Fille du Sang de la Maison de Xy.
Je le vis tendre le bras vers le plat de viande pimentée mais me gardai bien de l’avertir.
— Ça suffit ! m’écriai-je en rabattant violemment la porte de toile. Vous m’avez bien assez courtisée !
Sous l’effet de ma colère, la tente trembla sur ses piquets. Mais elle aurait pu s’effondrer sur le Seigneur de Guerre Ultie – l’arrogant, le ridicule, le ventripotent, le vulgaire, le malodorant Seigneur de Guerre Ultie – que cela m’aurait été égal. En fait, il l’aurait bien mérité !
Amyu et mes gardes du corps s’étaient mis à leur aise près de là. Surpris de me voir ressortir si vite, ils se redressèrent et rassemblèrent leurs armes en hâte. Sans les attendre, je m’élançai à toute allure en direction de ma tente. Je devais me mordre la langue pour ne pas laisser libre cours au torrent d’insultes qui menaçait de déborder de mes lèvres. Ce stupide et mégalomane crétin ! Comment avait-il osé parler de Xy de la sorte ? Et médire de Keir devant moi ?
Amyu, qui venait de me rejoindre, se risqua à demander, en m’observant à la dérobée :
— Je suppose que cela ne s’est pas très bien passé ?
Surprise, je tournai la tête et découvris sur son visage une ombre de sympathie à mon égard.
— Comment aurait-il pu en être autrement ? dis-je sans chercher à masquer mon mépris. Cet homme est un…
Pour ménager les oreilles d’Amyu, j’eus recours à un terme xyian explicite et incompréhensible pour elle. Mais si elle ne pouvait en saisir le sens, elle perçut l’intention.
— Tous les Seigneurs de Guerre ne ressemblent pas à Keir du Tigre, commenta-t-elle avec un sourire entendu.
La vie quotidienne dans la Grande Prairie suivait un certain rythme : on réservait les matinées aux tâches domestiques et autres nécessités vitales de la vie courante, tandis que les après-midi étaient consacrés à la vie sociale, aux jeux et aux apprentissages. Les enfants jouaient tout autour de nous, mimant avec leurs sabres en bois les combats les plus acharnés. Ils couraient, sautaient et criaient, s’exerçant à ces cris de guerre que leurs aînés pratiquaient à la perfection. Les voir se démener ainsi m’amusait, mais je savais que leurs jeux étaient beaucoup plus sérieux qu’il n’y paraissait. À travers eux, c’était la capacité de survivre dans ce monde étrange et violent qu’ils acquéraient.
En retournant à ma tente, je m’efforçai d’oublier en les observant le plus gros de ma colère et de ma frustration. J’étais préoccupée par ce qui était en train de se passer sous ce chapiteau du Conseil dont on m’interdisait l’accès. Sachant que personne ne répondrait à mes questions, j’évitais de les poser. Mais j’avais beau serrer les dents et m’exhorter à la patience, je ne pouvais m’empêcher de craindre le pire pour Keir.
Deux femmes qui jouaient aux échecs devant leurs tentes attirèrent mon attention. Elles avaient posé l’échiquier sur un tabouret entre elles et paraissaient absorbées dans la partie en cours. Quatre enfants s’étaient rassemblés autour d’elles et les regardaient jouer, posant de temps à autre une question sur les règles du jeu.
Un peu plus loin, je fus surprise de voir un groupe de chevaux manifestement non gardés occuper toute la largeur de l’allée. Deux guerriers avaient relevé la jambe de l’un d’eux pour vérifier un sabot.
— Vous laissez les chevaux déambuler en ville comme bon leur semble ? m’étonnai-je.
— Naturellement, me répondit Amyu. S’ils en ont envie. Ils sont libres d’aller où ils veulent.
— Et ils ne souillent pas le sol de leurs excréments ?
— Non, pourquoi ? demanda-t-elle, incrédule. Vous le feriez, vous ?
Je me retins de justesse de rouler des yeux effarés. Par la Déesse ! Il ne s’agissait tout de même que de chevaux…
La suite des événements me prouva que je sous-estimais la gent équine de la Grande Prairie. En arrivant devant ma tente, je découvris Grandcœur qui m’attendait. Dès qu’il m’aperçut, il se mit à hennir doucement et vint à moi. Je souris lorsqu’il nicha sa tête contre mon torse, comme il aimait à le faire.
— Bonjour, Grandcœur…
J’eus droit de la part de mon escorte à une série de regards interloqués. Je décidai de les ignorer et tendis le bras pour caresser les oreilles de mon cheval, puis la cicatrice qui lui barrait le poitrail.
— Grandcœur ? répéta Amyu. Qu’est-ce que c’est ?
— C’est son nom.
— Les Xyians donnent des noms à leurs chevaux ! s’exclama l’un des prêtres guerriers d’un ton méprisant.
Je tournai la tête et le dévisageai calmement.
— Oui, dis-je en haussant les sourcils. Les Xyians donnent des noms à leurs chevaux. C’est aussi une coutume xyiane de dire son nom à quelqu’un que l’on rencontre pour la première fois.
Pour appuyer mes propos, je fis peser un regard noir sur chacun d’eux. Ils me le rendirent sans ciller, le visage impassible. Amyu, qui observait la scène avec un certain malaise, se hâta d’intervenir.
— C’est la coutume des prêtres guerriers de ne pas donner leurs noms, Fille de Xy.
— Et de ne parler à personne, sauf pour insulter les autres et dénigrer les traditions qu’ils ignorent, ajoutai-je sèchement.
Sur ce, je revins à Grandcœur, plus digne d’intérêt que ces tristes sires. Enfouissant mon visage dans sa crinière, je m’emplis les narines de son odeur de cheval, de grand air et de liberté.
— Comment vas-tu ? lui murmurai-je. Tu t’es remis de ton dur voyage, mon ami ?
En réponse à ma question, Grandcœur fit danser ses oreilles et enfouit ses naseaux dans ma chevelure, comme s’il souhaitait à son tour s’imprégner de mon odeur.
— Le Seigneur de Guerre Osa souhaite vous courtiser, Xylara, m’annonça Amyu derrière moi.
Mes doigts se figèrent dans la crinière du cheval. Je ne pus réprimer un soupir. Je me retournai vers elle pour lui demander :
— Combien y a-t-il de Seigneurs de Guerre, au juste ?
— Quatre pour chacun des Éléments.
Me voyant blêmir, elle se hâta de préciser :
— Mais huit seulement ont demandé à vous courtiser !
Décidée à garder pour moi le soulagement relatif que m’inspirait cette nouvelle, je baissai la tête pour laisser le voile de ma chevelure s’abattre devant mon visage. Tout cela était tellement ridicule et vain ! Quand allaient-ils comprendre que Keir était mon Seigneur de Guerre et qu’il le resterait quoi qu’il arrive ? Ces paons prétentieux et stupides auraient beau parader devant moi autant qu’ils le voudraient, ils n’y pourraient rien changer.
Grandcœur renâcla et manifesta son mécontentement en piétinant le sol. En reprenant mes caresses, une idée me vint, que je m’empressai d’exposer à Amyu.
— Y aurait-il par hasard une chance que ce Seigneur de Guerre accepte de faire sa cour à cheval ?
C’était si bon de me retrouver sur le dos de Grandcœur et de sentir ses muscles travailler sous mes jambes ! Nous galopions à travers les hautes herbes, le vent jouait dans mes cheveux, et le soleil était chaud, même si l’air restait frais. Le visage levé vers le ciel, je riais et respirais à pleins poumons. Cela me remontait le moral d’avoir quitté la ville pour une promenade au grand air.
Le bleu du ciel restait limpide et lumineux, mais je crus remarquer que les couleurs de la prairie avaient foncé pour devenir moins éclatantes qu’à mon arrivée dans les plaines. À la fin de l’automne, les feuilles des arbres, au royaume de Xy, connaissaient la même mutation. À ce signe, je compris que l’hiver – les neiges, comme disaient les Firelandais – s’apprêtait à fondre sur la Grande Prairie.
D’un geste, Amyu m’indiqua une petite éminence au sommet de laquelle nous pourrions attendre le Seigneur de Guerre Osa. Je fis faire un demi-tour à Grandcœur, afin de me retrouver face à la cité de tentes.
Devant mes yeux s’étendait le Cœur des Plaines. Lorsque j’en avais eu un premier aperçu, à mon arrivée, j’étais trop épuisée pour apprécier pleinement la vue. Mais j’étais assez reposée à présent pour savourer le spectacle et m’émerveiller.
La surface miroitante du lac brillait à l’arrière-plan. Le chapiteau du Conseil des Anciens, édifié sur la berge, marquait le centre du vaste demi-cercle formé par la ville de toile. Tout était magnifiquement coloré, des oriflammes qui claquaient au vent aux toiles des tentes. Le paysage ressemblait à l’un de ces patchworks qu’utilisaient les guerriers de Keir comme couvertures de selle.
Les yeux plissés, j’observai un instant la ville avant de m’étonner :
— On dirait… qu’elle est plus petite que l’autre jour.
— Évidemment, grogna l’un des prêtres guerriers qui m’accompagnaient. Beaucoup ont déjà regagné le territoire de leur Tribu. Les neiges sont proches.
— Le Cœur des Plaines s’endort quand les neiges sont là, précisa Amyu. Il se réveille quand l’herbe repousse.
Au moins m’avait-elle répondu avec plus de gentillesse que le prêtre guerrier. Je commençais à en avoir assez des regards désapprobateurs et des commentaires acerbes que me valaient mes piètres talents de cavalière, mon manque de connaissance des us et coutumes des Firelandais ou mes origines xyianes.
En me mettant en selle pour quitter la ville, il m’était apparu que m’éloigner du Cœur des Plaines avec pour seule compagnie l’escorte nommée par le Conseil des Anciens n’était pas forcément très avisé. J’avais laissé mon envie de changer d’air et de prendre de l’exercice l’emporter sur ma sécurité.
C’était sous-estimer la vigilance dont Keir faisait preuve pour me protéger. Une colonne ininterrompue de cavaliers entraient et sortaient de la ville, dont les abords étaient presque aussi animés que ceux de Fort-Cascade. En repérant derrière nous Rafe et Prest tandis que nous en sortions, j’avais éprouvé un vif soulagement. Si Amyu ou mes gardes du corps avaient remarqué que nous étions suivis, ils n’en avaient rien laissé paraître. Aussi me sentais-je libre d’admirer le paysage sans m’inquiéter en attendant l’arrivée d’Osa.
Ce Seigneur de Guerre avait intérêt à ne pas ressembler au précédent. Par la Déesse ! Ultie s’était montré déplaisant et fanfaron dès mon entrée sous sa tente. Sans préambule, il avait décrété qu’il était supérieur en tout à Keir du Tigre, m’offrant en termes explicites de me mettre au lit avec lui pour me le prouver. Ma colère n’avait pas encore eu le temps de retomber. Si ce nouveau prétendant se montrait aussi arrogant et empressé, j’étais bien décidée à le planter là sans un mot.
Un bruit de cavalcade attira mon attention sur un groupe de cavaliers qui se dirigeaient vers nous au galop. Je me raidis, songeant à une attaque, mais Amyu, qui avait reconnu l’oriflamme, me tranquillisa.
— C’est Osa.
Bientôt, je pus distinguer la guerrière aux cheveux de feu qui chevauchait en tête. Elle montait un splendide étalon blanc comme neige, à la crinière fournie et à la queue longue et touffue. Quand elle fut suffisamment près, je vis qu’elle était intégralement vêtue de cuir fauve, de la pointe des pieds à celle des… seins. En l’observant plus attentivement, je compris que cette utilisation du cuir tenait davantage de la parure que de l’armure. Les seins plus que généreux de la cavalière étaient parfaitement soutenus et mis en valeur par son bustier.
Cette femme étonnante était armée d’une épée au côté gauche et d’un fouet au côté droit, ce qui ne faisait qu’accroître ma perplexité. Qu’est-ce qui pouvait bien pousser Osa à courtiser une Captive inconnue alors qu’il avait une telle beauté dans sa troupe ?
Quand la guerrière arrêta sa monture à côté de la mienne, je constatai qu’elle avait des yeux noisette pailletés d’or. De près, sa beauté était plus stupéfiante encore. J’avais sans conteste sous les yeux la plus belle femme qu’il m’ait jamais été donné de croiser.
— Xylara, Fille du Sang de la Maison de Xy.
La nouvelle venue me salua en inclinant la tête avec noblesse et ajouta :
— Merci de m’accorder cette chance.
J’en restai bouche bée. Par la Déesse ! C’est elle, le Seigneur de Guerre Osa !
Heureusement pour moi, elle se retourna pour faire signe à nos escortes de s’éloigner et pour accrocher une grappe de grelots d’intimité à la crinière de son cheval. J’eus ainsi le temps de refermer la bouche et de retrouver mes esprits. À ma grande surprise, mes gardes du corps lui obéirent et s’écartèrent sans rechigner. Osa ne leur accorda pas un regard, comme si elle ne doutait pas de voir ses ordres exécutés. Par son attitude, elle me faisait beaucoup penser à Keir. Il me fallait donc craindre que sa force de persuasion ne soit égale à la sienne. Dans tous les domaines…
Vivante image de la perfection féminine, elle se retourna vers moi, souriante.
— Je suis le Seigneur de Guerre Osa du Renard.
Je dis la première chose qui me passa par la tête.
— Les femmes peuvent être Seigneurs de Guerre ?
Elle manifesta sa surprise en haussant un sourcil parfaitement dessiné, mais répondit d’un ton égal :
— Bien sûr, Xylara.
Penchant la tête sur le côté, elle m’étudia un instant d’un air pensif avant d’ajouter :
— J’ai entendu dire que vos us et coutumes différaient des nôtres, mais tout de même pas à ce point. Si ?
J’ouvris la bouche pour lui répondre, mais ne trouvai pas les mots pour le faire. Comment pouvais-je expliquer à cette femme d’une culture si différente de la mienne celle dont j’étais issue ? En désespoir de cause, je me rabattis sur l’explication la plus simple.
— Les femmes ne font pas la guerre, au royaume de Xy.
Osa hocha la tête, noua ses rênes devant elle et entreprit d’ôter ses gants de cuir fauve. En la découvrant si lisse et impeccable en dépit de la chevauchée, je fus soudain cruellement consciente de mes cheveux emmêlés et de mes vêtements froissés. À côté d’elle, je me sentais autant à mon avantage qu’un moineau déplumé face à un phénix.
Un doute, soudain, se fit jour dans mon esprit, qu’il me fallut éclaircir sur-le-champ. Je devais savoir…
— Dites-moi, avez-vous couché avec Keir ?
À peine eus-je prononcé ces mots que je me sentis rougir jusqu’à la racine des cheveux. Je parvins pourtant à ne pas détourner les yeux et à soutenir son regard.
Manifestement surprise par ma question, Osa haussa gracieusement les épaules avant de me répondre.
— Non, Xylara. Aussitôt remplies mes obligations envers ma Tribu, je n’ai plus eu que des femmes pour partenaires. Les hommes ne sont pas à mon goût.
Une lueur malicieuse passa dans son regard quand elle précisa :
— C’est la raison pour laquelle j’ai demandé à vous courtiser. Je me suis laissé dire que vous n’aviez aucune expérience de l’amour avant de rencontrer Keir. Peut-être, si vous vous laissiez séduire, découvririez-vous que vous préférez les femmes…
Par la Déesse !
J’étais en selle, ce qui évita à mes jambes de se dérober sous moi. Mais tout mon corps devint glacé, puis brûlant, tandis que le paysage se mettait à tourner autour de moi. Ce qui me déstabilisait le plus, c’était de n’être pas certaine de ne ressentir que de la crainte ou de l’embarras. N’y avait-il pas aussi en moi une pointe de… curiosité ?
Par la Déesse !
Osa laissa échapper un petit rire amusé qui me ramena à la réalité. Comment une femme aussi impressionnante pouvait-elle avoir un rire aussi charmant ?
— Je vous ai choquée, constata-t-elle. Finalement, vos coutumes doivent être réellement différentes des nôtres – du moins en la matière. Je me trompe ?
Je dus déglutir longuement avant de pouvoir répondre.
— Je… je ne voulais pas vous offenser.
— Mais je ne me sens pas offensée. Et il ne m’est pas venu à l’esprit de vous demander votre emblème, alors j’espère ne pas vous avoir offensée non plus.
Osa secoua la tête, faisant jouer ses boucles rousses dans le soleil, avant de conclure :
— Qu’importe qui couche avec qui, à partir du moment où c’est en toute liberté ?
Une question me monta spontanément aux lèvres.
— Osa… Le viol existe-t-il, chez vous ?
— Le viol ?
Ne connaissant pas l’équivalent firelandais, j’avais employé le mot xyian. Quand je lui en eus expliqué le sens, elle me répondit en grimaçant :
— C’est extrêmement rare, Xylara. Il y a trop d’armes à portée de main pour cela. Et tous savent s’en servir.
— Même les theas ?
— Les theas sont peut-être les plus redoutables, parce qu’elles ont la charge de protéger et guider les plus jeunes.
Un sourire passa sur ses lèvres avant qu’elle n’ajoute :
— Pourquoi me posez-vous cette question ? Ultie aurait-il osé se montrer entreprenant avec vous ?
Levant les yeux au ciel, j’expliquai dans un soupir :
— J’avais à peine passé le seuil de sa tente qu’il baissait culotte pour me faire admirer son « gourdin » !
Osa éclata d’un rire mélodieux auquel je fis écho.
— Et vous vous étonnez que je préfère les femmes aux hommes ? Ou que je vous préfère à Ultie ?
Mon rire s’étrangla et je dus m’éclaircir la voix.
— Je suis engagée vis-à-vis de Keir, dis-je en me forçant à la fixer dans les yeux. C’est un peu comme si… nous nous étions promis l’un à l’autre, tous les deux.
— Ah, oui ? susurra Osa. Quelle importance ?
Au fond de ses prunelles, les paillettes d’or dansaient de manière hypnotique.
— Selon la coutume de Xy, aucune relation sexuelle n’est possible en dehors d’une relation privilégiée.
Osa fit manœuvrer son cheval pour se rapprocher. Figée sur ma selle, je la vis se pencher vers moi.
— Quelle importance, jolie Xylara ? répéta-t-elle tout bas. Je ne vois pas de fil d’alliance à votre oreille. Vous n’êtes pas encore sa Captive, ni même sa Promise. Pourquoi ne pas goûter à tous les plaisirs tant qu’il en est encore temps, avant de vous contenter d’un seul ?
Incapable de réagir, je la regardai pencher la tête vers la mienne. Ses seins, dans leur fourreau de cuir, étaient si proches que j’aurais pu les toucher, les… embrasser.
Effarée par la tournure que prenaient mes pensées, je rejetai violemment la tête en arrière. Grandcœur, surpris par ma réaction, s’agita nerveusement et recula. Osa, qui ne souriait plus, se redressa sur sa selle. Elle scrutait mon visage avec une attention soutenue, comme un rapace étudie sa proie.
En m’humectant nerveusement les lèvres, je balbutiai :
— Osa, je…
Il me fallut inspirer à fond pour pouvoir conclure :
— Je ne peux pas.
D’un haussement d’épaules, elle balaya la gêne entre nous. Je compris alors que son élégance lui était aussi naturelle que la respiration, et qu’elle devait tuer avec la même grâce et la même aisance. Sur ses lèvres, son sourire était revenu.
— On m’a dit que vous aviez le sens de l’honneur, Lara. Et que vos manières étaient étranges. Je ne tire pas offense de ce qui vient de se passer.
— Je vous en remercie.
Néanmoins, je me sentais toujours un peu ébranlée.
— Même s’il m’est impossible de vous courtiser, reprit-elle, accepterez-vous l’hospitalité de ma tente ? Nous pourrons discuter autour d’un bon repas. Je voudrais en savoir davantage sur vos dons de guérisseuse. Et je vous jure que je serai de meilleure compagnie qu’Ultie…
— Seigneur de Guerre, protestai-je en grimaçant, ce n’est pas un défi à votre mesure.
Avec un grand rire, elle fit faire demi-tour à sa monture et ordonna d’un geste à nos escortes de nous rejoindre.
Dans la foulée de ma rencontre avec Osa, je me rendis avec mon escorte dans les tentes de cinq autres Seigneurs de Guerre. Poliment et sans me départir de mon calme, je leur fis part de ma position dans les termes les plus clairs : Keir du Tigre était mon Seigneur de Guerre, et même s’ils ne manquaient les uns et les autres ni de charmes ni d’atouts, rien ne pourrait me faire changer d’avis.
Le soir venu, je retournai à ma tente épuisée mais avec la satisfaction du devoir accompli. Le dernier des prétendants qu’il me fallait rencontrer devrait attendre le lendemain. Pour l’heure, je n’aspirais qu’à retrouver mon lit.
Même la Tribu du Serpent, qui tissait quelques motifs de danse devant ma tente à grand renfort de rires et de cris, ne parvint pas à m’en dissuader. Après m’être plainte auprès d’Amyu de ne pouvoir bénéficier d’un bain digne de ce nom, je me déshabillai en un clin d’œil et allai me glisser avec un soupir de soulagement dans mon lit. Le bruit incessant des tambours, loin de me gêner, me berça. Rapidement, je sombrai dans un sommeil sans rêves.
Les tambours battaient encore quand je m’éveillai en sursaut. Une silhouette encapuchonnée se tenait accroupie à côté de mon lit. Pour m’empêcher de crier de surprise, elle posa la main sur ma bouche.
Dans les brumes d’un demi-sommeil, je l’entendis chuchoter :
— On a besoin de vous, guérisseuse. Viendrez-vous ?
La main se retira de mes lèvres. Il me fallut un instant encore pour comprendre de qui il s’agissait.
— Amyu ?
Posant l’index sur ses lèvres, elle s’approcha plus près de mon visage et répéta tout bas :
— On a besoin d’une guérisseuse. Viendrez-vous ?
Sans hésiter, je rejetai mes couvertures et enfilai les vêtements qu’elle me tendit. Puis je passai mes doigts dans mes cheveux pour les peigner grossièrement, me chaussai et passai en bandoulière ma sacoche de premiers secours. Amyu acheva ces préparatifs en glissant ma cape sur mes épaules et me prit la main.
Le martèlement des tambours s’était fait plus sensuel, plus lascif. Dans le noir, Amyu m’entraîna jusqu’à l’arrière de la tente, où elle dormait et travaillait. Je la vis soulever le bas de la toile de tente et s’accroupir pour m’inciter à me faufiler dans l’ouverture ainsi pratiquée. Elle dut deviner mon hésitation, car elle insista :
— S’il vous plaît ! C’est une question de vie ou de mort. Il n’y a pas une seconde à perdre.
Il n’en fallut pas plus pour balayer mes doutes. Faisant passer ma sacoche devant moi, je me glissai hors de la tente, aussitôt suivie par Amyu, qui me précisa à l’oreille :
— Il n’y a rien à craindre de vos gardes du corps. Ils sont en train d’assister aux danses.
Cette précision me fit sourire. J’imaginais sans peine quel type de « danse » pouvait les captiver au point qu’ils négligent leur mission. Ils avaient beau être prêtres guerriers, ils n’en restaient pas moins hommes…
De nouveau, Amyu m’entraîna par la main. Nous n’avions pas fait cinq pas qu’une impressionnante silhouette surgit devant nous.
— Que se passe-t-il ? s’enquit une grosse voix.
— Prest ! m’exclamai-je avec soulagement.
La masse d’armes d’Epor dans le dos, il nous rejoignit. Une autre voix se fit entendre derrière nous.
— Captive ! Ce n’est pas prudent.
Amyu vit volte-face, la main sur sa dague, mais j’avais quant à moi reconnu la voix de Rafe.
— Je dois aller soigner quelqu’un, expliquai-je. Il n’y a pas de temps à perdre.
— Vous êtes des hommes de Keir, constata Amyu.
Manifestement, elle était surprise de les trouver là.
— Nous protégeons la Captive, expliqua Rafe.
— Et nous n’assistons pas aux danses, précisa Prest.
— On a besoin de ses dons de guérisseuse, insista Amyu dans un souffle. C’est urgent !
Rafe, qui la toisait de la tête aux pieds, me demanda en xyian :
— On peut lui faire confiance ?
— Je ne sais pas, avouai-je dans la même langue. Mais je suis prête à prendre le risque si une vie est en jeu.
Rafe consulta Prest du regard. Ce dernier haussa les épaules.
Avec un soupir mélodramatique, Rafe maugréa :
— Merci de ton aide.
Puis, se tournant vers Amyu, il demanda :
— Montre-nous le chemin.
Après un bref hochement de tête, elle s’enfonça dans les ténèbres. Nous la suivîmes aussi silencieusement que possible tandis qu’elle se frayait un chemin entre les tentes, attentifs à ne déranger personne. Le Cœur des Plaines ne cessait peut-être jamais de battre, mais ceux qui le faisaient battre dormaient de temps à autre… Si nous croisâmes en route quelques personnes, chacun vaquait à ses occupations et nul ne fit attention à nous.
Je profitai du trajet pour demander à Rafe, avec toute la discrétion nécessaire :
— Quelles nouvelles de Keir ?
Sous sa capuche, je le vis m’adresser un clin d’œil quand il me répondit en souriant :
— Le Seigneur de Guerre est frustré, furieux, mais déterminé, Captive. Et il n’a encore tué personne.
— Pour le moment, ajouta Prest froidement.
— Il n’est pas le seul à être frustré et furieux, dis-je dans un soupir.
Rafe m’adressa un regard de sympathie.
— Je le lui dirai, assura-t-il. S’il ne me tue pas avant pour vous avoir laissée sortir de votre tente en pleine nuit.
— Regardez ! lança Prest.
Droit devant nous s’élevait une série de tentes au sein desquelles semblait régner une grande animation. Amyu nous guida vers la plus vaste et la plus éclairée d’entre elles et écarta la porte de toile devant nous.
À l’intérieur, dans un déluge de chaleur, de lumière et de bruit se démenait un petit groupe d’hommes et de femmes. Une odeur qui m’était familière flottait dans l’air. L’odeur du sang, de la sueur et de la peur mêlés.
— Appelez-nous si besoin est, me dit Prest derrière moi, après avoir jeté un coup d’œil par-dessus mon épaule.
Distraitement, j’acquiesçai d’un hochement de tête et suivis Amyu sous la tente. Toute mon attention était focalisée sur la pâle silhouette qui occupait le lit dressé au centre.
Une femme très jeune, très nue et très enceinte gisait sur le dos, jambes repliées et largement écartées. Son corps luisait d’une pellicule de sueur et elle était manifestement épuisée. Ses yeux vitreux, égarés par la souffrance, ne semblaient plus rien voir. Très entourée et pourtant seule dans son épreuve, elle gémissait, criait, haletait. Son ventre énorme et distendu brillait comme une bulle sur le point d’éclater.
— Depuis quand est-elle en travail ? demandai-je à la cantonade.
Selon toute vraisemblance, cela devait faire des heures.
Toutes les têtes se tournèrent brusquement dans ma direction. Timidement, Amyu vint se placer devant moi.
Une femme de l’âge de Keekaï surgit pour me barrer le passage. Ses mains ensanglantées posées sur les hanches, elle lança durement à Amyu :
— Pourquoi l’as-tu amenée ici ?
Fermement campée sur ses jambes mais d’une voix tremblante, Amyu répondit :
— Elle est guérisseuse. S’il y a la moindre chance de sauver Eace…
— Tu n’as rien à faire ici, enfant ! répliqua sèchement la matrone. Et elle non plus.
L’espace d’un instant, je crus qu’elle allait me mettre dehors sans me laisser la moindre chance d’apporter mon aide à la jeune parturiente. Mais, finalement, je vis ses traits s’adoucir et l’espoir revint en moi.
— Enfin… maugréa-t-elle en passant une main lasse sur son front. Ce qui est fait est fait. Puisqu’elle est ici…
Sans rien ajouter, elle revint au chevet de sa patiente. Je la suivis et compris au premier coup d’œil la nature du problème. Du sexe béant de la femme en travail, un pied minuscule tentait d’émerger.
En me regardant procéder à mon examen, la femme qui avait essayé de m’arrêter m’expliqua :
— Je m’appelle Reness, Vénérable Thea. Et c’est le premier enfant d’Eace qui demande à naître. J’ai essayé de retourner le bébé, mais je n’y suis pas parvenue.
Elle tendit le bras, et un homme glissa dans sa main un couteau pointu sur la lame duquel se reflétaient les flammes des torches. Les mêmes flammes qui firent luire son regard quand elle ajouta :
— J’ai entendu parler de vos dons, vous qui serez peut-être notre prochaine Captive.
Le visage empreint de tristesse, elle leva le couteau en l’air et ajouta en me regardant dans les yeux :
— Chaque fois que j’ai dû, en désespoir de cause, ouvrir un ventre pour en extraire un enfant, la mère en est morte. Je vous demanderai donc d’utiliser vos pouvoirs pour rendre la vie à Eace quand son bébé sera né.